Affaire carrefour Automobile : le milliardaire Amadou Bâ porte plainte contre ses enfants et sa première épouse

C’est en pleine audition à la Division des investigations criminelles (Dic) qu’Amadou Ba a annoncé son intention de porter plainte contre tous ses enfants et contre sa première épouse. À l’origine de son face-à-face avec les enquêteurs, une procédure initiée contre X par Khadim Ba, le fils aîné, qui évoque un abus présumé de biens sociaux à Carrefour automobiles sur un montant de 28 milliards de Fcfa. Le procès-verbal de synthèse des auditions, ainsi que les conclusions des enquêteurs obtenu par Libération, se passe de commentaire et permet de cerner les dessous de ce bras de fer familial.

« De ce qui précède, il demeure constant que des zones d’ombre ont été relevées à travers les déclarations des nommés Amadou Ba, Michel Borelli, Meissa Dione et Aminata Diop surtout pour ce qui concerne les deux derniers montants précités logés respectivement dans le compte courant d’associé de Amadou Ba et dans celui de Fap Keur Khadim. En effet, jusqu’à ce jour, les responsables de « Carrefour automobiles » ont montré qu’ils sont dans l’impossibilité de justifier la provenance des fonds découverts dans ces comptes. Ils se sont tous emmurés dans un silence suspect à chaque fois qu’ils sont interpellés sur la question. D’ailleurs, à un moment donné de la procédure la nommé Aminata Diop a refusé sans aucune explication de coopérer en préférant ne pas répondre à nos questions. Quant aux nommés Malick Meissa Waly Dione, il est parti soudainement en France pour un mois, officiellement pour raisons médicales, au moment où il avait promis de repasser pour apporter les justificatifs des dépenses faites par « Carrefour automobiles » sur les fonds injectés par Locafrique. Par ailleurs, l’attitude de Amadou Ba, consistant à vouloir dissimuler le retour de sa deuxième épouse, Seynabou Menheim à Dakar et dont le profil de gestionnaire de patrimoine laisse circonspect, a été jugée troublante ». C’est ainsi que les enquêteurs de Division des investigations criminelles (Dic) ont conclu leur pv de synthèse transmis au Procureur de la République suite à une plainte déposée par Khadim Ba, es qualité de Directeur général de Carrefour automobiles Sa contre X pour abus de biens sociaux portant sur un préjudice de 28 milliards de Fcfa. De l’économie des faits, établie par la Dic, il ressort qu’en sa qualité de Directeur général du système financier Locafrique racheté à 99 pour cent par Carrefour automobiles, Khadim Ba injectait sur demande de Carrefour automobiles de l’argent appelé « avances de fonds » dans leurs comptes pour l’exécution de leurs activités professionnelles.

De 2014 à 2016, il a justifié avec l’appui de documents, avoir injecté dans les comptes de « Carrefour automobiles » la somme globale de 28 milliards de Fcfa. A la date du 2 décembre 2016, à la suite d’une assemblée générale, il a été nommé cumulativement à ses fonctions, directeur général de « Carrefour automobiles » en remplacement de son père, Amadou Ba qui conteste cette nomination en plus d’avoir porté plainte contre tous ses enfants (voir par ailleurs). Quoiqu’il en soit, dés sa prise de fonction, Khadim Ba dit avoir constaté que « Carrefour automobiles » était dans une situation économique et financière compromise, due en partie à une comptabilité mal tenue et caractérisée par des manipulations d’écritures comptables, alors que d’importantes sommes d’argent ont été injectées ces dernières années pour les besoins des activités de la société. Il a ainsi révélé que l’argent n’a fait l’objet d’aucune traçabilité car n’étant utilisé ni dans les dépenses de la société, ni dans les paiements des salaires. Poursuivant ses investigations, le plaignant dit avoir constaté, sans la moindre justification, un certain nombre de transferts de fonds, des virements et d’importantes sommes d’argent dans les différents comptes de l’ancien directeur général, son père, Amadou Ba. Pour lui, il est clair que l’argent a été utilisé à des fins contraires aux activités de la société.

Khadim Ba accuse X d’abus de biens sociaux sur 28 milliards de Fcfa

Dans les détails, Khadim Ba explique que c’est le 2 décembre 2016 que son père aurait décidé de concrétiser matériellement sa veille promesse de se retirer des affaires. Il précisera, lors d’une nouvelle audition, que la décision de son père a été prise en présence de tous les membres de la famille à l’exception de sa sœur, Fatou Kiné Ba, vivant en France. Par la même occasion, le protocole de cession des parts et les procès-verbaux de réunion pour le changement du conseil d’administration et de nomination des nouveaux membres ont été signés, avant d’être enregistrés au niveau du greffe du tribunal de Dakar. Une fois aux commandes de Carrefour, Khadim Ba révèle, selon le récit des enquêteurs, que ses recherches lui ont permis de découvrir que dans le courant de l’année 2015, la somme de 1,7 milliard de Fcfa a été versée dans le compte courant associé de son père. Des mêmes suites, une somme de 2,1 milliards de Fcfa a été logée dans le compte de la société « Fap Keur Khadim » dont Amadou Ba est l’actionnaire.

Poursuivant ses recherches, il ajoute avoir obtenu sur sa demande auprès du directeur administratif et financier, la balance comptable du bilan qui présente à l’analyse de fausses données en raison des manipulations qui ont été faites sur les chiffres. A cet effet, il a illustré ses propos par l’exemple d’une balance où la somme de 3,2 milliards de Fcfa inscrite sur le compte numéro 4710999 est sciemment appelée « compte d’attente augmentation de capital » alors que dans les détails, il s’agit d’ »opérations de régularisation 2014″.

En analysant les relevés du compte Sn 0110102005003312466 « Carrefour automobiles » ouvert dans les livres de la Sgbs, Khadim Ba a l’impression que d’autres comptes sont rattachés à ce compte. Il a fait remarquer aux policiers qu’à la fin de chaque mois, la somme de 14040 FCFA est débitée de ce compte en guise de frais Sogebase. En plus, des virements mensuels variant entre 16 et 20 millions de Fcfa ont été effectués par « Sogebase » sans pour autant spécifier l’intitulé du compte destinataire. Toujours en analysant les autres relevés de comptes de « Carrefours automobile », dont la liste a été communiquée par Jean Michel Borelli de Carrefour, les enquêteurs signalent, pour leur part, qu’il est noté que des retraits entre 5 et 10 millions de Fcfa sont effectués tous les jours. Sans compter d’autres virements « non justifiés » d’après la Dic, notamment ceux effectués à la Sgbs de New-York et au profit de « Compta garantie » et de « Newcocar Sarl » pour des montants allant jusqu’à 300 millions de Fcfa.

En sus de ces agissements, Khadim Ba a dit suspecter que les clients de « Carrefour automobiles » versent leurs paiements en espèces sans que les fonds ne soient jamais reversés dans les comptes de la société.

En pleine audition, Amadou Ba annonce une plainte contre ses enfants et sa première épouse

Convoqué par les enquêteurs, Amadou Ba est revenu d’abord sur la relation d’affaires entre « Carrefour automobiles » et « Locafrique ». A cet effet, il a déclaré entre autres que Locafrique en sa qualité d’institution financière remet des traites à escompter à « Carrefour automobiles » dont l’argent est utilisé dans le cadre de ses activités. Et puis, « Carrefour automobiles » procède à son remboursement par des chèques ou autres procédés. Ensuite, il a soulignait que Locafrique finance à des clients l’acquisition de véhicules auprès de « Carrefour automobiles » pour se faire rembourser plus tard par le client à des montants majorés d’intérêts. Selon lui, les fonds que Khadim Ba prétend avoir injectés ne sont rien d’autres que des financements clients. Et suivant la procédure décrite, ce sont les clients eux-mêmes qui doivent rembourser directement Locafrique et non Carrefour automobiles. Minimisant les déclarations de son fils, il a dit ne se souvenir que de la somme de 300 millions de Fcfa que Carrefour automobiles doit à Locafrique. Cependant, signalent les enquêteurs, son argument sera battu en brèche par le rappel des propos de son directeur administratif et financier, Malick Meissa Waly Dione, qui a affirmé lors de son interrogatoire que sur les fonds injectés par Khadim Ba, de  2014 à 2016, seules les avances de fonds faites au profit de « Carrefour automobiles » doivent être remboursées, à savoir 1,7 milliard de Fcfa. Confronté à ces révélations, Amadou Ba a, selon le rapport de la Dic, reconnu que Locafrique a toujours donné des avances de fonds à Carrefour automobiles. D’ailleurs, il a souligné que Locafrique a été mise en place dans le but de donner des fonds à Carrefour automobiles.

De ce fait, il s’est engagé à payer à Locafrique toutes les avances de fonds si elles sont réellement dues après vérification des services compétents. Poursuivant, il a confirmé  les déclarations de Khadim Ba faisant état que ses comptes personnels ont reçu par virements d’importantes sommes d’argent qu’il a tenté de justifier par ses salaires et frais de mission. De même, il a reconnu avoir gratifié sa fille Ndèye Khady Ba et sa première épouse Oumy Guèye d’importantes sommes d’argent dont il n’a su chiffrer le montant exact. Mais le montant précis sera annoncé plus tard dans les interrogatoires de ses employés qui ont tous estimé la somme investie pour la constitution de la société Dermond de Ndèye Khady Ba à la somme de 70 millions de Fcfa. C’est dans ce même cadre qu’il a déclaré avoir donné une dot de 10 millions de Fcfa à Seynabou Menheim, prise comme seconde épouse. Par la même occasion, il soutient que cette dernière était toujours en France alors que l’enquête a révélé qu’elle était revenue à Dakar depuis le 28 janvier 2017. Mis devant le fait, Amadou Ba a néanmoins écarté totalement  l’implication de sa seconde épouse dans cette affaire. Interrogée, cette dernière, qui s’est dite gestionnaire de patrimoine, assure qu’elle n’a pas eu l’occasion de conseiller son mari.

Intrigues autour de 3,8 milliards de Fcfa

Interpellé sur la somme de 1,7 milliard de Fcfa logée dans son compte courant d’associé au niveau de Carrefour automobiles, Amadou Ba a déclaré que l’argent représente le cumul des dividendes obtenues durant ces dernières années, en sus des loyers issus de la location du siège de Carrefour automobiles. Quant à la somme de 2,1 milliards de Fcfa découvertes dans le compte de la société Fap Keur Khadim, dont il est l’actionnaire majoritaire, il a affirmé n’avoir aucune explication à donner. A cet effet, il a suggéré de s’en référer à ses collaborateurs Malick Meissa Waly Dione et Aminata Diop, lesquels confirmeront lors de leurs interrogatoires l’existence de cette somme dans les comptes de Fap Keur Khadim. Déclarant être toujours le directeur général de Carrefour automobiles, Amadou Ba a soutenu n’avoir jamais signé le protocole de cession des parts et les procès-verbaux de réunion pour le changement du conseil d’administration et de nomination des nouveaux membres dont les copies lui ont été présentées. Ajoutant que sa signature a été imitée, il a porté plainte au parquet contre tous les membres de sa famille pour faux et usage de faux en écriture privée. Il a déclaré lors de son audition avoir découvert pour la première fois ces documents lors de sa comparution à la Dic. Il jure n’avoir jamais parlé d’une quelconque cession de parts ou modification de la société « Carrefour automobiles » avec ses enfants. Raison pour laquelle il a conclu n’avoir donné aucune valeur aux documents qui lui sont présentés.

La famille Ba confirme et souligne sont étonnement

Convoqués et entendus les enfants de Amadou Ba en l’occurrence Fatou Kiné Ba, Ndèye Khady Ba et Alioune Badara Ba ont pourtant soutenu que leur père n’a jamais cessé de leur parler de son désir de prendre sa retraite et de responsabiliser Khadim Ba, leur aîné. A cet effet, ils ont ajouté que c’est lors d’une réunion tenue à leur domicile aux Almadies qu’il avait finalement décidé de concrétiser son désir devant tous les membres de sa famille à l’exception de Fatou Kiné Ba qui était en France. D’ailleurs cette dernière a précisé avoir communiqué au téléphone avec son père dans ce sens. Et ce n’est qu’à son retour au Sénégal, qu’elle est partie régulariser sa signature du protocole des parts, pour lequel, elle avait donné une procuration à son grand-frère, Khadim Ba. Face aux enquêteurs, Fatou Guèye, première épouse de Amadou Ba, a confirmé sur toute la ligne les déclarations de ses enfants. La famille Ba a unanimement déclaré avoir été surprise par l’attitude de leur père qui a déclaré n’avoir jamais signé le protocole de cession des parts et les procès-verbaux de réunion, ni parlé avec ses enfants et leur mère de ce fait.

« Service rendu »…

Par ailleurs, le plus ahurissant est que lors de son audition, le directeur administratif et financier de Carrefour automobile a, parlant des mouvements d’argent, soutenu face aux enquêteurs que la société fait très souvent des remises de fonds en espèces à des gens de l’administration pour « services rendus » où à des attributaires de marchés. Interpellé sur l’utilisation des fonds contraires à l’intérêt social de l’entreprise et sortis des caisses de la boîte, il a effectivement admis que tous ces décaissements n’ont aucun lien avec la société. Il précise les avoir effectué sur instruction verbale de Amadou Ba. N’empêche, il dit émettre des réserves sur la somme de 28 milliards de Fcfa que Khadim Ba déclare avoir injecté. Par ailleurs, il a confirmé l’existence des sommes de 1,7 milliard et de 2,1 milliards de Fcfa logées respectivement dans le compte courant d’associé de Amadou Ba ouvert à Carrefour automobiles et dans celui de l’entreprise Fap Keur Khadim sans pour autant être en mesure de parler de la provenance de ces fonds. Relancé sur la manipulation d’écritures comptables que lui reproche Khadim Ba, le directeur administratif et financier a déclaré avoir commis des « erreurs » mais aucune malversation.  Quid de Charles Jean Michel Borelli? Devant la Dic, il a informé qu’en plus d’être chargé du personnel, il est chargé d’effectuer les virements d’argent dans le compte personnel de Amadou Ba, ouvert à Monaco.

Confrontée à Khadim Ba, le chef comptable fond en…larmes et refuse de répondre aux questions des enquêteurs

Face aux contradictions notées, les enquêteurs ont confronté Khadim Ba à Aminata Diop, chef comptable, qui avait communiqué aux enquêteurs des justificatifs sur l’utilisation faite des fonds injectés par Locafrique dans les comptes de Carrefour automobiles. Lors de la confrontation, Khadim Ba émis plusieurs réserves sur les documents financiers en remettant un dossier détaillé aux enquêteurs. Qui, dans leur rapport, révèlent : « Il y a lieu de préciser que les réserves de Khadim Ba ont été faites à l’appui des documents qu’il a déposés pour étayer ses propos. Invitée à faire ses observations sur les réserves de Khadim Ba, la nommée Aminata Diop a été bouche bée. Mieux, elle a refusé catégoriquement de répondre en versant de chaudes larmes pour des raisons ignorées ». Ambiance…Interrogé à son retour de France, le directeur administratif et financier a finalement accepté sans ambages que Carrefour automobile doit effectivement de l’argent à Locafrique, soit une somme de 3,6 milliards de Fcfa compte non tenu des montants de 2,1 milliards de Fcfa logée dans le compte de Fap Keur Khadim et de 1,7 milliard. Ce qui donne un montant cumulé de 7,5 milliards de Fcfa.

Dans un courrier adressé au parquet le 28 mars dernier, Me Seydou Diagne, avocat des enfants et de la première épouse de Amadou Ba, révèle que les conclusions de cette enquête de la Dic ont été communiquées au parquet depuis  le 2 février 2017. Or,  « Monsieur Amadou Ba, pendant son audition, a porté plainte au parquet pour faux et usage de faux et tentative d’escroquerie et par soit transmis numéro 11/48 du 2 février 2017 contre mes clients vous avez ordonné une enquête préliminaire à la Dic. Par réquisitoire du 15 mai 2017, à la suite de l’enquête préliminaire, vous avez requis du doyen des juges d’instruction l’ouverture d’une enquête judiciaire ainsi que leur inculpation (…) » alors que « leur plainte ne connaît aucune suite ».

actuvision