Macron et l’Afrique (2/5): la realpolitik d’abord ?

Un an après son entrée à l’Elysée, quel bilan tirer de la politique d’Emmanuel Macron à destination de l’Afrique ? RFI a posé la question à des chercheurs, humanitaires, politologues, politiques et proches du président. Lundi, nous sommes revenus sur le changement de style et les promesses formulées par le président français. Aujourd’hui, gros plan sur les aspects économique, politique et stratégique de la politique française. Comment expliquer notamment le silence de Paris sur les dossiers congolais, togolais et tchadien ?

Mettre l’accent sur l’économie, c’est là un axe central de la doctrine macroniste. Le président français prône d’ailleurs désormais un « partenariat » avec l’Afrique et non une relation. A Ouagadougou, le locataire de l’Elysée a annoncé la création d’un fonds d’un milliard d’euros, financé par l’AFD et la BPI (Banque publique d’investissement), dédié au financement des PME africaines. « La seule façon de faire baisser la pauvreté en Afrique, c’est de monter des coopérations franco-africaines sur la base d’échanges entre nos entreprises avec l’appui de l’AFD (Agence française de développement), estime l’ancien secrétaire d’Etat à la Coopération Alain Joyandet. C’est ce qu’on a essayé de faire avec Nicolas Sarkozy. Je vois bien que c’est ce que M. Macron essaie de faire aussi. Et ça, ça me convient parfaitement ! ». Autre point important : la renégociation des accords de Cotonou (qui arrivent à échéance en 2020) s’annonce comme le sujet chaud des prochains mois entre l’Europe et l’Afrique.

De la « diplomatie économique »

Mais en attendant de renégocier Cotonou et de penser au continent, la priorité du président n’est-elle pas à la défense des intérêts français ? « On est en pleine diplomatie économique », juge le journaliste Antoine Glaser, bon connaisseur de l’Afrique. « Emmanuel Macron voit bien que les entreprises françaises sont en perte de vitesse et donc, dès qu’il peut les favoriser, il les favorise ». Illustration avec le dossier du métro d’Abidjan. Le 30 novembre dernier, dans la capitale ivoirienne, le président français pose la première pierre du chantier qui sera construit et exploité par un consortium d’entreprises françaises (Bouygues, Colas, Alstom et Keolis). Le tout financé par un prêt français de 1,4 milliard d’euros soit le plus gros effort financier jamais consenti par la France pour un tel projet. Or, selon l’AFP, « l’engagement » a été « conclu directement à l’Elysée, à condition de confier les travaux à des entreprises françaises ». Exit donc les sociétés sud-coréennes Hyundai Rotem et Dongsan enginerring, qui seront toutefois dédommagées par l’Etat ivoirien. Le régime d’Alassane Ouattara n’est pas un modèle de bonne gouvernance pour tout le monde. Mais comme ses deux prédécesseurs Nicolas Sarkozy et François Hollande, Emmanuel Macron mise toujours sur l’Etat RDR deux ans et demi avant une élection présidentielle à risques.

« Je pense que la carte de l’Afrique pour Emmanuel Macron, juge Antoine Glaser, c’est quand même là où il y a du business à faire, là où il y a des élites qui peuvent favoriser les intérêts français ». C’est dans ce cadre que le locataire de l’Elysée a entrepris de s’ouvrir à l’Afrique non francophone. Son ambition : rapprocher Paris des grands pôles régionaux pour offrir de nouveaux débouchés aux entrepreneurs français. La visite du président angolais prévue fin mai, son déplacement au Nigeria programmé début juillet, avant une possible venue du président sud-africain à Paris s’inscrivent clairement dans cette démarche.

De la realpolitik à la non-ingérence

Un activisme probusiness qui ne gêne pas l’analyste politique Gilles Yabi : « oui, il défend les intérêts français. Emmanuel Macron a été élu par les Français. Il rend compte aux Français, il ne rend pas compte aux populations africaines ». Mais la démarche n’est-elle pas parfois sujette à caution ? Certes, note Antoine Glaser, « avec Emmanuel Macron on n’est plus du tout dans le copinage ni dans le paternalisme », néanmoins Paris ne joue-t-il pas parfois le statu quo politique pour défendre ses intérêts ? « On sent qu’avec Emmanuel Macron, on est entré dans la realpolitik, explique le journaliste. La realpolitik c’est : faites vos révolutions, on ne fera pas ces révolutions à votre place. Donc, il n’y a pas vraiment de réaction hostile aux dirigeants en place… Tant que ces dirigeants sont en place, la France a des intérêts à défendre et ces dirigeants ont des réseaux d’influence à Paris en particulier dans des grands groupes français ».

Une façon d’expliquer le silence assourdissant de Paris sur les dossiers congolais et togolais ? C’est là une hypothèse. Emmanuel Macron a de toute façon toujours prôné la non-ingérence dans les dossiers de politique interne. A Ouagadougou, le président français avait dit appartenir à « une génération qui ne vient pas dire aux Africains ce qu’ils doivent faire ». Une position de neutralité qui irrite certains opposants congolais, togolais ou tchadien. A Ndjamena, la nouvelle Constitution promulguée ce 4 mai met en place un régime présidentiel intégral, où le poste de Premier ministre est supprimé et où le président Idriss Déby peut rester au pouvoir jusqu’en…. 2033 ! Or, ce changement de Constitution n’a suscité à ce jour qu’une réaction lapidaire du Quai d’Orsay : « il s’agit d’un débat de politique intérieure tchadienne que nous suivons avec attention ».

Discrétion de Paris sur les dossiers congolais et tchadien

Une réaction a minima qui désespère Saleh Kebzabo, le chef de file de l’opposition tchadienne à Idriss Déby : « on a entendu dire que la France n’accepterait plus que les chefs d’Etat s’éternisent au pouvoir plus de deux ou trois mandats, qu’ils tripatouillent les Constitutions, se remémore-t-il, c’est bien ce qui en train d’être fait au Tchad et on n’a pas vu un petit doigt se lever ! » La raison du silence de Paris aux yeux de cet opposant ? La lutte contre le terrorisme. « On a besoin du Tchad qui a de braves soldats sans armée nationale, explique-t-il. Ils sont 1 400 ou 1 500 au Mali, c’est de la chair à canon à moindre coût. Un mercenariat qui ne dit pas son nom. La France se contente de ça et pour le reste, les Tchadiens n’ont qu’à souffrir ».

« Notre ligne, tente de se défendre le député macroniste Jacques Maire, qui revient justement du Tchad, c’est le respect des échéances électorales et des institutions. On se fait plus l’avocat des institutions que de l’opposition ». A croire donc que l’engagement d’Idriss Déby d’organiser des élections législatives en novembre prochain – après les avoir repoussées – suffit donc à Paris…. Quoi qu’il en soit, cette politique de non-ingérence est parfois mal comprise dans l’Hexagone. « J’aimerais que parfois le silence qui pourrait être coupable sur certains aspects puisse être rompu, regrette Vincent Ledoux, député Agir (petit parti d’opposition modéré au gouvernement, entre Les Républicains et La République en marche). J’étais intervenu sur la RDC en son temps lorsqu’il y avait le pouvoir qui massacrait son peuple. J’aurais aimé avoir une voix de la France sans doute beaucoup plus puissante que celle que nous n’avons pas entendue ». La discrétion de Paris sur les dossiers congolais et tchadien suscite aussi un certain malaise au sein du Conseil présidentiel pour l’Afrique (CPA). « Le groupe se pose des questions sur ces sujets-là », explique hors micro un de ses membres. Un autre sujet provoque des remous au sein du CPA : la loi asile et immigration, votée en première lecture fin mars par l’Assemblée nationale.… A suivre…

 

 

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