Israël invoque le souvenir de la Shoah pour lutter contre l’antisémitisme

Le président israélien Reuven Rivlin aux côtés des dirigeants qui seront présents aux commémorations de l’Holocauste le 23 janvier 2020. Heidi Levine/Pool via REUTERS
Texte par :
Guilhem Delteil
Les représentants de 45 pays et organisations internationales sont attendus à Jérusalem ce jeudi pour participer à une commémoration du 75ème anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz. Mais la cérémonie se veut aussi une mobilisation internationale face à la hausse de l’antisémitisme dans le monde.
de notre correspondant à Jérusalem,

Auschwitz était le plus grand camp de concentration et d’extermination construit par les Nazis durant la Seconde Guerre mondiale. Sa libération symbolise la fin de la Shoah dans laquelle près de six millions de juifs ont été tués et au cours des prochains jours, plusieurs commémorations auront lieu pour marquer cet anniversaire. À Auschwitz même, en Pologne, lundi prochain puis à Berlin deux jours plus tard. Mais c’est à Jérusalem ce jeudi qu’aura lieu la plus grande cérémonie.

Les dirigeants de 45 pays et organisations présents

Le président russe Vladimir Poutine, le vice-président américain Mike Pence, le prince Charles pour le Royaume-Uni ou encore le président français Emmanuel Macron seront présents. Au total, les dirigeants de 45 pays et organisations internationales participent à ce cinquième Forum mondial de l’Holocauste. Lecture de prières, dépôt de gerbes et minute de silence, la cérémonie sera un hommage aux victimes de la Shoah. Mais ce rassemblement de dirigeants se veut aussi une mobilisation contre une hausse de l’antisémitisme dans le monde. « Si les dirigeants du monde se réunissent tous les ans à Davos pour discuter des questions financières, et à Munich pour discuter de la sécurité, ils devraient aussi se réunir pour discuter des questions morales du monde » juge Moshe Kantor, président de la Fondation du Forum mondial de l’Holocauste qui organise cette commémoration. « Cela permettrait d’examiner les situations des sociétés civiles et travailler ensemble pour faire face aux menaces et dangers ».

Une étude de l’université de Tel Aviv publiée il y a quelques mois estimait que les attaques antisémites avaient augmenté de 13% en 2018. La plus violente avait eu lieu aux Etats-Unis lors de l’attaque de la synagogue de Pittsburgh où 13 personnes ont perdu la vie. Mais la hausse des agressions était plus importante en Europe : +70% en Allemagne, +73% en France. La liberté de parole offerte par les réseaux sociaux est évoquée comme l’un des facteurs expliquant cette hausse. Mais « nous vivons une époque complotiste. Il y a des théories du complot à gauche comme à droite. Et bien sûr, l’antisémitisme est une théorie du complot. C’est la croyance que les Juifs ont du pouvoir et que nous utilisons secrètement notre argent et notre influence pour contrôler les différents niveaux de pouvoir » relève Batya Unger-Sargan, rédactrice en chef des pages Opinion à The Forward, un hebdomadaire juif américain. Une part de responsabilité repose sur le discours politique.

Union contre l’antisémitisme

Lorsque la fondation pour le Forum mondial a manifesté son désir d’organiser cette cérémonie à Jérusalem cette année, les autorités israéliennes ont alors souhaité en faire une grande mobilisation internationale. Le pays a invité tous les dirigeants des pays membres du Forum. Dans un premier temps, la diplomatie israélienne annonçait la venue d’une vingtaine de délégations. Finalement, elles seront 49, représentant 45 pays ou organisations. « L’antisémitisme moderne croît dans tous les pays. Nous avons constaté que c’est un sujet de préoccupation pour les grands dirigeants du monde » juge Lior Hayat, porte-parole du ministère israélien des Affaires étrangères. « Ils comprennent que ce n’est pas juste le problème de leur communauté juive ou de l’État d’Israël. Et la seule façon de le combattre est d’être unis contre les discours et les meurtres de haine. »

Mais cette cérémonie ne sera pas non plus le plein moment d’unité souhaité. L’histoire de la Seconde Guerre mondiale est l’objet de contestations politiques aujourd’hui, source de tension notamment entre la Pologne et la Russie. Vladimir Poutine a rejeté la responsabilité du conflit sur les pays occidentaux et la Pologne. À l’inverse, pour Varsovie, le traité de non-agression signé entre l’Allemagne nazie et l’URSS a servi de déclencheur de la guerre et le président polonais réfute toute complicité de son pays dans les crimes nazis.

Une commémoration « manipulée politiquement »

En Israël aussi des voix critiques se font entendre, dénonçant un détournement de la mémoire de la Shoah par le pays. « Cette commémoration est manipulée politiquement » juge Lucien Lazare, historien franco-israélien. « On traverse actuellement une période difficile. Une période de crise à mon avis, où la dominante de la réaction à la Shoah est la production d’armes, des projets de violence contre un ennemi réel, ou imaginaire quelque fois » juge cet ancien résistant, regrettant une tentative de blanchiment de l’occupation israélienne des Territoires palestiniens. « À mon avis, cette période est destinée à passer » juge toutefois Lucien Lazare.

L’alliance de Benyamin Netanyahu avec des régimes nationalistes d’Europe centrale et orientale est également critiquée. Certains de ces gouvernements ont utilisé des rhétoriques antisémites ou nie la responsabilité historique de leur pays dans la Shoah. « Vous ne pouvez pas dénoncer l’antisémitisme seulement quand ça vous arrange » estime Batya Unger-Sargon. « Il est fondamental que nous nous unissions et que nous demandions aux communautés juives ce dont elles ont besoin plutôt que de nous demander ce dont nous avons besoin, plutôt que de faire des opérations de communication et au bout du compte, d’empirer les choses. »

RFI