LES DEUX MAMELLES D’UNE DÉMOCRATIE «APAISÉE»

Une idée voudrait faire croire que le consensus est vital en démocratie. Au contraire, il peut devenir l’un de ses pires ennemis surtout quand l’unanimisme fait taire les différences, gomme les originalités. Du moins, c’est ainsi que l’on conçoit cette dynamique d’échanges dans les démocraties occidentales. Mais en Afrique, peut-on en faire l’économie ?

Certes, il est souligné à longueur de traités de science politique que l’accord préalable des acteurs sur « les règles du jeu », en particulier les modalités d’organisation des scrutins, est nécessaire pour labelliser un processus, mais jusqu’où opère cette exigence ? Ici, un nouveau round de pourparlers a été entamé entre les différentes parties prenantes du jeu politique avec comme enjeu la construction d’un dialogue national.

Hier, la majorité a exprimé sa volonté de ne pas s’opposer à l’idée d’une commission cellulaire dirigée par une personnalité « neutre » pour conduire les discussions. Ça fleure bon le début des années 90 quand la classe politique avait réussi à se retrouver autour du juge Kéba Mbaye (1924-2007) pour adopter, en 1992, un Code électoral « consensuel ». Que nous réservent ces nouvelles assises plurielles ? Les contextes sont naturellement différents. Il y a 27 ans, le pays sortait de sa première expérience d’un gouvernement ouvert à l’opposition.

Le Pds et le Pit avaient, en effet, accepté de rejoindre le Parti socialiste au pouvoir après le douloureux épisode de la présidentielle de 1988 qui avait été marquée par une crise politique majeure née de la contestation du scrutin et des tensions qui l’avaient suivie (émeutes, état d’urgence, couvre-feu, emprisonnement de leaders de l’opposition dont Me Abdoulaye Wade et ses principaux lieutenants de l’époque) avec, au bout, une année scolaire et universitaire déclarée « blanche » par le gouvernement. Le président en exercice, Abdou Diouf, s’était rallié à l’idée que le « sharing power » avec l’association de l’opposition aux affaires, était la voie idéale de sortie de crise. Deux ans après, un retentissant discours tenu à La Baule le 20 juin 1990 par le président François Mitterrand, enjoignait les pays d’Afrique subsaharienne à se reconvertir à la démocratie pluraliste.

Des conférences nationales suivirent, qui ouvrirent les esprits et les usages au pluralisme… Aujourd’hui, aucune « crise » visible et incommode ne balafre la « vitrine démocratique » sénégalaise si ce n’est la rupture de confiance entre les acteurs politiques, particulièrement entre le président Macky Sall et « ses » oppositions. Le dernier indice de cet état de fait est le refus des candidats malheureux à la dernière présidentielle de reconnaître la victoire du quatrième président de la République à ce scrutin même si aucun recours n’a été déposé par leurs soins aux fins de contester les résultats ! Il est vrai que cette même opposition avait été échaudée par un premier « dialogue politique », le 28 mai 2016, dont l’organisation au finish, selon elle, n’aurait servi qu’à donner « un cadre justificatif à la libération » de Karim Wade alors en détention suite à sa condamnation dans l’affaire dite de « la traque des biens mal acquis ».

Et le parrainage citoyen instauré pour réguler les candidatures à la magistrature suprême (pour permettre justement un scrutin organisable) était venu ajouter une couche dans la sédimentation des rancœurs de l’opposition contre un régime qui surfe sur une vague de succès électoraux depuis son installation en 2012. Le fait est qu’a priori, aucune crise institutionnelle ne leste le déroulement du processus démocratique pour justifier cette initiative généralement instruite pou dégoupiller des situations inextricables. Pourquoi donc un dialogue national alors que le chef de l’Etat dispose de toutes les majorités nécessaires au déroulement de son magistère ? C’est que le péril politique est latent ; que malgré la validation des scrutins par les observateurs nationaux et internationaux ; que malgré la légalité des nouvelles lois et réformes attestée par le Conseil constitutionnel, des acteurs trouvent toujours à redire à propos de la méthode.

Alors que la tonalité de sa politique est fortement économique et sociale, enrobée dans un pragmatisme qui se déroule sans états d’âme avec l’obsession de résultats palpables par ses concitoyens, dans une nouvelle séquence qui le voit aborder son deuxième mandat avec tous les instruments de pouvoir en sa disposition, le président Macky Sall semble vouloir accélérer le retour du caractère « apaisé » de notre démocratie. Le succès des entreprises tendant à légiférer pour accorder un statut au chef de l’opposition et définir les modalités de financement est conditionné par un nouvel état d’esprit des acteurs. De nécessaires concessions sont donc inéluctables de part et d’autre. In fine, il faudrait réhabiliter le concept même de consensus dans la vie politique courante, et ne pas attendre des situations d’urgence nationale pour en apprécier la pertinence démocratique.

dakarmatin

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