L’incroyable histoire derrière les clichés de Cheikh Ahmadou Bamba

C’est un pan de l’histoire du Sénégal qui vient de resurgir du passé. Six photos, jaunies par le temps et sur lesquelles on peut voir Cheikh Ahmadou Bamba, le fondateur de l’importante communauté Mouride, décédé en 1927. La découverte est importante, car une seule image du leader religieux était jusqu’ici connue et reproduite d’ailleurs partout dans le pays. Ces photos ont été achetées à Lyon début mars lors d’une vente aux enchères, après de multiples péripéties, par un collectif de la communauté mouride.

Format 7 centimètres sur 4. Dans la marge en bas, il est écrit à l’encre « Le Serigne Amadou Bamba ». Le chef religieux, souvent nommé Sérigne Touba, se tient debout, les mains dans le dos. Son turban, le « kaala » en wolof, ne laisse voir que ses yeux, mais on devine un sourire.

Sur une autre image, Cheikh Ahmadou Bamba, une truelle à la main, est en train de sceller une pierre. Ce second cliché est capital, car il a permis de reconstituer l’histoire de ces clichés, de confirmer que c’est bien le fondateur de la confrérie mouride qui apparait sur ces photos. L’enquête ouverte en 2020 a été d’ailleurs organisée et menée par le collectif qui a acheté les photos.

 

 

Ce cliché de Cheikh Amadou Bamba, debout, portant un turban rappelle la seule photo connue de lui durant des années.

 

Une grande enquête

 

Le 16 avril 2020, les clichés sont mis en vente sur un site réputé pour la cession de cartes postales anciennes. Le vendeur, un marchand français, Matthieu Robelin, est respecté dans le domaine. Mais dans un premier temps, il n’a aucune notion de la valeur de ces clichés. « J’ai acheté cet album de photographies à un brocanteur qui se trouvait dans le sud de la France, explique-t-il à RFI. Elles n’étaient pas mises en valeur ». Chaque tirage est donc mis aux enchères avec un prix de départ de cinq euros. Ces prix vont s’envoler lorsque des membres de la communauté mouride découvrent la mise en vente. « La photo du chef religieux debout de face est montée jusqu’à 46 000 euros. Les autres autour de 500 euros », ajoute le vendeur. Au bout de trois semaines, le site internet préfère annuler toute transaction. S’engage alors une polémique, car certains estiment que ces photos ne représentent pas Cheikh Ahmadou Bamba.

 

 

Un collectif se forme, nommé la plateforme de recherche sur le mouridisme, « Dîwânul Mahaârif » en wolof. En tout, près de cinquante personnes : des professeurs, chercheurs, spécialistes des sciences religieuses, de l’histoire de l’islam et du Mouridisme, des sociologues décident de mener l’enquête. Ils découvrent que les clichés de Cheikh Ahmadou Bamba sont issus d’un album plus important dans lequel ils découvrent des photos de Dakar et de Diourbel. Ils apprennent également que cet album appartenait à un certain Jean Geoffre. Ce dernier vivait en 1915 à Dakar et était architecte. C’est lui qui serait aussi à l’origine des plans de la mosquée de Diourbel. Les clichés de son album sont datés du 11 mars 1918, date indiquée par l’architecte pour la pose de la première pierre de la mosquée. Après analyse, le comité d’experts confirme le lieu et la présence de Cheikh Ahmadou Bamba avec à ses côtés justement l’architecte français, casque de colon sur la tête.

 

 

Ce 11 mars 1918, Cheikh Amadou Bamba est venu poser la première pierre de la mosquée de Diourbel. À ses côtés, l’architecte Jean Geoffre qui a dessiné le bâtiment et fait prendre les clichés.

 

Ce 11 mars 1918, Cheikh Amadou Bamba est venu poser la première pierre de la mosquée de Diourbel. À ses côtés, l’architecte Jean Geoffre qui a dessiné le bâtiment et fait prendre les clichés.

 

« Ça replace Cheikh Ahmadou Bamba au cœur de l’histoire et des choses à transmettre »

 

Pour le professeur de l’université de Dakar, Massamba Guèye, la découverte de ses clichés apporte une notion d’extraordinaire : « Dans les récits oraux sur Cheikh Ahmadou Bamba, la part d’extraordinaire était plus importante que la part d’humanité. Dans la photo, la part d’humanité vient installer une base d’extraordinaire de Serigne Touba. Donc ça le replace au cœur de l’histoire et des choses à transmettre. »

 

 

Après l’échec de la vente en ligne, une importante maison d’enchères est contactée.La maison De Baecque, basée à Paris et Lyon, organise chaque année d’importantes ventes de photos d’époque. Pour éviter toute complication, les acheteurs potentiels doivent déposer une caution de 5 000 euros pour participer. Le LOT 93 est intitulé : « Exceptionnelle et rarissime suite de six épreuves albuminées d’époque, montrant le Serigne Amadou Bamba. Avant la découverte de cet ensemble, une seule et unique photographie du grand homme, père du Mouridisme, était réputée connue. »

 

 

Marteau en main, le 8 mars dernier, c’est le commissaire-priseur Etienne de Baecque qui mène la vente. En trois minutes, l’enchère atteint 48 000 euros et c’est le collectif de la communauté Mouride qui décroche le lot. Pour Etienne de Baecque, « c’est rare et très particulier. Ce sont des documents qui ont une importance majeure pour cette confrérie. Ces photos retournent au Sénégal, cela a du sens. C’est une belle histoire ».

 

 

Le collectif de responsables mourides a également acheté l’album complet de l’architecte Jean Geoffre, car il permet de contextualiser les photos de Cheikh Ahmadou Bamba. Ces clichés inédits du leader religieux seront présentés officiellement prochainement puis légués à la confrérie Mouride.

AVEC RFI

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